15.05.2012

LA LANGUE (20)

(Suite)

Le territoire du parler

          La parole] modifie la biologie de l'être humain. Dès ce moment où l'enfant a été capable de pointer un objet avec le doigt et d'émettre les premiers balbutiements, l'espace, le territoire qu'il occupe va commencer à être marqué, non à la façon animale par les odeurs ou par les chants, mais par la parole intellective. Ce sera un territoire sémantique. Les objets présents ne seront présents que dans la mesure où ils portent un nom, où ils ont un signe, où ils sont signifiants. L'espace devient sensoriel, les objets sont des symboles, ils ont une notation et une connotation, une affectivité se répercutant sur leur propre affectivité.

          La langue joue son rôle suprême. En articulant les mots, elle invente le monde. Si ce monde est protecteur, l'homme pourra l'observer calmement. Si ce monde est hostile, il le fuira dans la maladie, dans la guerre, dans la violence.

          Le bébé de quelques jours réagit de façon spéciale à la voix de sa mère, à cette voix que même filtrée, il a pu écouter jour après jour avant de venir au monde, ce qui explique tout sur la première perception émotionnelle de la parole.

          Ce sont des données très intéressantes, car nous voyons tout de suite qu'avant de recevoir par l'intermédiaire de la vibration acoustique de la parole une pensée, ce qui nous est transmis, ce sont des sensa­tions. La première perception que nous avons de l'environnement est purement émotionnelle, non intellective. L'ouï précède à la parole. La sensation est auditive mais non reproductible pendant toute la durée du séjour intra-utérin. Cependant, il est bien possible que l'enfant mémorise en quelque sorte les bruits, et que l'envie de les imiter lui vienne.

          C'est ainsi que quand, lors de l'accouchement, il abandonne le milieu liquide du placenta pour pénétrer dans le cadre aérien de notre monde, il pourra émettre sans effort le premier cri, pour essayer de montrer sa surprise à l'aide de sa propre voix. Surprise de respirer, de sentir des odeurs à travers l'air, surprise d'entendre la voix de sa mère, surprise d'avoir faim et d'être contraint de le montrer par des cris.

          Le nouveau-né cherchera le sein ou la tétine pour boire avec délectation le lait, mais aussi, comme le dit Tomatis, "nous boirons avidement" la voix maternelle qui s'épanchera sur nous, comme si elle était une nourriture aussi nécessaire à notre structuration humaine que la tétée que nous absorbons.

          Dans ce "boire avidement" les voix qui nous entourent, nous avons une image très forte des fonctions de la langue, qui est capable non seulement d'extraire le lait, mais de saisir et d'assimiler les sons qui serviront plus tard à cette langue pour donner forme à la pensée structurée. Comme si pour dire ce qui va être le parler, pour exprimer comment la langue se nourrit de voix pour pouvoir plus tard lui donner forme, il fallait recourir à une métaphore gastronomique.

          Mais la pensée de Tomatis va plus loin quand il dit que "cette voix que nous attendons avec autant d'impatience que le biberon, rapidement associée au visage maternel, produira chez nous des réponses, des petits cris de joie ou de chagrin". C'est ce qu'appelle aussi cet auteur "déguster les sons"

          A la connaissance gustative du monde s'ajoute donc sa connais­sance sonore ; au savoir savoureux de la langue se superpose le savoir de l'ouïe qui capte les sons, les analyse, les distingue, invitant la langue, dans un jeu subtil d'entraide, à les imiter, à les commander, à les diriger, en somme, à les prononcer pour qu'ils soient écoutés ou au moins, entendus.

          Par ailleurs, les éthologuesont récemment étudié la première tétée, et observé que le bébé manifeste dès la naissance une rythmicité de succion, unique chez les mammifères. Les animaux s'arrêtent lorsqu'ils sont rassasiés ou fatigués. Les bébés humains tètent par salves  rythmiques qui sont indépendantes du moyen de présentation du lait, du sein ou du biberon. On a vu dans cette rythmicité alimentaire le précurseur biologique du tour de parole. Nous voyons comment la langue remplit dès la naissance ses trois rôles, mais cette fois-ci ensemble. Il est bien admirable que les rythmes avec lesquels la langue suce le lait maternel forment la base du rythme d'une autre fonction de la langue, le parler. Et sans doute aussi les rythmes de l'amour.


(A suivre)

 



   


 

10.05.2012

Noix muscade

 Noix muscade

L

 

a noix muscade est un fruit testiculaire. Cette affirmation peut sembler une provocation infantile. Eh bien ! Non. Muscade est dérivée du latin muscus. Les Latins avaient reçu ce vocable du grec moscos, qui l'avaient emprunté du persan et de l'arabe. Ceux-ci, pour leur part, l'avaient hérité du sanscrit muska, vocable par lequel on nommait le testicule.

                A son arrivée à la cuisine, cet aromatique testicule est réduit en poudre à l'aide d'une râpe, donnant ainsi aux mets une note d'ascétisme culinaire.

          La noix muscade est comme par hasard la semence d'un arbre sexué (Myristica fragans), dioïque, à pied mâle et femelle, qui peut avoir une vingtaine de mètres de hauteur. Ses fleurs parfumées  se transforment en un fruit rappelant l'abricot : baie pendante, globuleuse, dont le premier vert acquiert plus tard des nuances jaunâtres. Quand il arrive à maturité, il se scinde glorieusement en deux valves suggestives pour montrer son nouveau-né : semence unique, ovoïde, dure, brunâtre, qui pousse enrobée dans un arille réticulé et odorant, sorte de placenta charnu à fibres irrégulières et à irisations rougeâtres et safranées qu'on appelle macis.

            Les anciens savaient que la noix muscade consommée en grandes quantités pouvait provoquer une sorte d'ébriété et de délire. Malgré cela, les fous de muscade existaient et se droguaient aux fragrances de cette noix. C'est alors que le carillon moralisateur de l'École de Salerne dédié à cette semence testiculaire sonnait lugubrement : Unica prodest, nocet altera, tertia necat (Une seule noix est profitable, deux sont nocives, la troisième tue).    

Les alchimistes et les apothicaires, avec leur vocation de marmitons de la santé, se sont rendu compte qu'il s'agissait d'une question de dose et ils en ont tiré des baumes, hypnotiques, poudres lénitives, calmants…

 

03.05.2012

LA LANGUE (19)

(Suite)

Le parler et l'enfant

          Cela n'a pas été en vain que certains spécialistes de l'enfance et les éthologues se sont récemment penchés sur tout ce qui précède la formation de la voix humaine lorsque l'on est encore dans le ventre maternel. Tomatis commente attendri, ses expériences de laboratoire pour imaginer ce que peut être l'écoute intra-utérine lorsque l'appareil auditif est encore en formation. Les bruits entendus, dit-il, "rappellent fortement un bruit de cascade, animés de cliquetis de toutes sortes".

          D'autres chercheurs (Lecanuet, Granier-Deferre, Busnel) ont étudié ce monde sonore intra-utérin où l'on entend surtout le bruit du placenta, semblable au vent qui gémit dans les haubans d'un navire. Le ventre maternel reçoit aussi les bruits des conversations parmi lesquels se détache la voix maternelle doucement filtrée et différenciée des autres bruits qui constituent le fond sonore de l'enfant.

          La voix maternelle possède une résonance spéciale et acquiert un ton suave utilisant les basses fréquences. Cette voix se transforme en une vibration tactile qui sert de massage à l'enfant, et de douce caresse. Lorsque celui-ci se réveille et entend la voix de sa mère, son cœur s'accélère, il change de position, il met son pouce dans la bouche. Ces bruits provenant de l'extérieur pénètrent à travers les muscles, les os ou les liquides, tout comme lorsqu'enfants, nous mettions une montre dans la bouche, nous nous bouchions les oreilles et écoutions le tic-tac métalli­que du mécanisme, non par les oreilles mais par les dents.

          La communication sonore intra-utérine se fait par voie liquide. L'eau réduit l'intensité des transmissions sonores, rend les sons plus graves et les traduit en pressions liquidiennes, comme des vagues plus ou moins fortes touchant le corps du bébé récepteur. Celui-ci capte donc les bruits sous forme de sonorités qui se tradui­sent par des poussées fortes sur son corps et sa tête.

          Cette sensibilité de l'enfant aux bruits n'est pas seulement attendrissante, elle est une leçon dans le sens où il semble percevoir certains sons avec une plus grande acuité, notamment les voyelles, hautement vibratoires, et certains phonèmes. Ce qui constitue déjà une preuve de la capacité linguistique intra-utérine.

          Il est évident que le fœtus ne comprend rien de ce qu'on dit et pourtant il réagit au monde acoustique et interprète les états d'âme de sa mère par le truchement de la musique grave de sa voix, se laissant bercer par elle et faisant de petits sauts de joie ou de crainte.

          Marie-Louise Aucher, chanteuse, a raconté les expériences qui l'ont conduite à fonder l'Association française de psychophonie, lorsqu'elle s'est aperçue que les accords de différentes notes résonnaient de façon particulière dans certaines parties du corps. L'accord de dans la taille, le do du médium dans la bouche, le sol grave aux genoux. D'expérience en expérience, elle a eu l'idée d'étudier l'inci­dence des sons sur le fœtus. Elle raconte l'histoire d'une jeune femme ayant chanté jusqu'à son accouche­ment. Son bébé avait des possibilités digitales dépassant les normes habituel­les. Le pouce rejoignait aisément tous les doigts dans un geste dit "de la pince". De plus, les mains se portaient comme des radars vers les sources du bruit et des sons, ayant donc déjà la fonction complémen­tai­re de l'oreille qu'est le tact.

          Le bébé perçoit les hautes fréquences dans le ventre maternel comme une expression d'inquiétude et les basses fréquences comme un signe de tranquillité. Il perçoit la parole de sa mère en basses fréquen­ces. Il entend aussi la parole du père ou de celui jouant ce rôle, mais le bruit de cette parole se confond avec le bruit de l'utérus, ce qui fait qu'il n'entend distinctement que la voix de sa mère. En revanche, il reçoit les odeurs du père à travers les molécules odorifères inhalées par la mère. En définitive, entre tous les bruits de l'univers sonore utérin, ce qu'il perçoit le mieux, c'est la voix maternelle. Les voix de ceux qui parlent autour de l'utérus sont comme un murmure se confondant au bruit du placenta.

          Dès que sa mère parle ou chantonne, le fœtus change de posture, suce son pouce ou attrape le cordon ombilical, et déglutit la bonne soupe du liquide amniotique, s'habituant ainsi aux goûts de sa mère, com­mençant ainsi sa culture culinaire. Les battements de son cœur s'accélèrent également, jusqu'à ce qu'il s'habitue au rythme de la parole maternelle. Si le rythme change, nouvelle émotion et nouvelle accéléra­tion cardiaque, comme si le rythme de la parole maternelle rythmait aussi le cœur ému du bébé. Certaines organisa­tions parolières sont plus stimulantes que d'autres: quelques consonnes occlusives provoquent les réactions les plus vives, d'autres sont moins stimulantes. Dès la vingt-septième semaine de sa vie intra-utérine, le bébé réagit à l'intonation de la voix, à l'accent tonique, à la prosodie, au contour musical de la phrase.

          Marie-Louise Aucher est arrivée à la conclusion qu'avant la naissance, l'enfant porte déjà inscrite en lui l'échelle sonore qu'il a découverte pendant sa vie fœtale. Elle pense que si la mère ajoute le chant à sa voix parlée, elle provoque des résonances qui peuvent servir de massages sonores à l'ensemble du cerveau.

          Jean Feijoo affirme, de son côté, que le fœtus, à partir d'un certain moment, peut mémoriser les stimulations sonores ; il convient donc de parler d'un certain conditionne­ment fœtal produit par les sons

          L'enfant naîtra de toute façon sans pouvoir parler. Enfance ne se caractérise-t-il pas étymologique­ment par le fait de ne pas pouvoir parler ? Infans[7] qui a donné naissance à infant, à enfance, provient effectivement du latin, où in est un privatif, et fans le gérondif d'un curieux verbe qui est for. Ernout[8] affirme que fans a une coloration poétique et archaïque. Cependant, ce verbe for, avant de s'estomper dans les brumes du devenir pour cacher sans doute sa difficulté à être conjugué, a laissé des signes de son existence dans nefandus, facundus, fabula, avec ses fabuleux, ses fabulations et confabulations, dans les préfaces, et sans doute aussi dans la fama. Locutions qui portent toutes en elles la signification de parler.

          La parole joue un rôle très important dans l'épanouissement de l'enfant[9]. Son intellect d'alimente effectivement de la parole de ceux qui l'entourent, mais surtout de la parole maternelle. Il apprend ainsi bientôt à en reconnaître les intonations et les enregistre dans sa mémoire. Saban affirme que l'enfant associe intimement la parole maternelle aux expériences de plaisir, créant ainsi un puissant stimulant à l'expressi­vité vocale de l'enfant. Nous voyons de nouveau le plaisir comme une marche pour grimper vers l'intelligence verbale.

          Ce qui a le plus intrigué les plongeurs du savoir, les psychologues et les pédagogues, était l'acquisition du langage par l'enfant, compte tenu de sa structure complexe, comme dit Juan Seguí.  Si "l'enfant" par définition ne peut pas parler, il peut en revanche entendre dès la naissance et différencier les sons. Les renseignements recueillis confirment que l'information verbale est traitée par l'hémis­phère gauche du cerveau. Les chercheurs ont dû faire appel à des méthodes très astucieuses pour savoir ce que l'enfant entendait, s'il pouvait faire la différence entre sonorités d'une grande similitude telles que "pa" et "ba", c'est-à-dire entre consonnes occlusive sonores et sourdes. A leur grande surprise, ils ont découvert que les enfants, à l'âge de deux mois, ont des capacités de perception analogues à celle de l'adulte, mais qui n'arrivent à être fonctionnelles que si elles reçoivent une stimulation environnemen­tale, c'est-à-dire si l'enfant est invité à imiter les sons qu'il entend. Ce qui explique la surdité ultérieure à des sons de certaines langues, car le système perceptif devient de moins en moins souple.

          Rien, par conséquent, n'est plus attendrissant que de suivre les recherches des éthologues pour découvrir comme le bébé, après sa naissance,  évolue et prononce ses premiers mots. Découvrir son premier geste pour essayer de pointer du doigt[10] et "désigner" l'objet qu'il veut s'approprier. Ce geste est le précurseur de la parole. C'est à ce moment-là que s'est produite une maturité biologique pour le réaliser. Tout de suite après se forment les premiers balbutiements. La langue  ne s'approprie plus seulement ce qu'elle veut ingérer, mais elle désire à présent marquer un territoire sentimental par la parole.

          Mais pour que la biologie puisse remplir son rôle, il faut un environnement affectif. L'enfant a besoin de se sentir épaulé, en sécurité. Il a besoin de la présence de sa mère ou de la personne à laquelle il s'est attaché. Le langage ne naît pas seulement parce que les mécanismes de la parole sont déjà prêts, mais parce qu'il existe quelqu'un à qui s'adresser et ce quelqu'un est symbole de sécurité et d'affection.

          On peut dire que la parole a pu exister car l'homme était mammifère, c'est-à-dire parce qu'un groupe familial s'était formé, des personnes à qui on voulait dire quelque chose, parce qu'on se trouvait bien en leur compagne et que celles-ci étaient indispensa­bles pour réaliser d'autres actes d'appropriation et de redistribution

          Sans ces personnes, l'accès à la parole restera fermé, mais pas définitivement. Leurs paroles sont reçues par l'enfant comme une information qui tend à l'harmonie, à l'apaisement, à la tranquillité, pourvu que ces paroles soient échangées dans un environnement affectif.

 (A suivre)