03.01.2012

LE SENS OCCULTE DU BAISER (1)

 

 

PRÉAMBULE

 

Face aux problèmes immenses qui mettent en danger l’existence de l’homme sur Terre, quelque chose me soufflait à l’oreille que j’aurais dû réserver mes forces pour des tâches d’une autre nature. Car les baisers sont souvent contemplés comme un genre futile, plus proche de la grivoiserie que du sérieux. Il m’aurait été plus recommandable de coopérer dans l’urgente besogne de sauver la Planète.

         Il va falloir donc que je me justifie. Et tout de suite pour laisser bien explicite ma position. Les baisers ne sont pas seulement deux lèvres qui s’unissent mécaniquement, deux langues qui s’enlacent pour passer un moment, deux humidités salivaires qui se confondent. Ils sont beaucoup plus que cela.

         Ils sont deux cerveaux différents qui vont pouvoir disposer, par le jeu apparemment anodin des humidités salivaires, des mêmes informations biologiques sur les personnalités psychiques et physiques des deux amants. Quelque chose d’unique dans les relations humaines. 

          C’est pour cela que les baisers, mine de rien, ont une importance fondamentale dans la vie. Ils sont le mode de communication le plus subtil et humain qui existe, bien que ce phénomène soit délaissé. Ils sont une façon réjouissante d’interpréter la vie.

           Les baisers !               

       Je voudrais que les baisers ne soient plus envisagés comme la menue monnaie de notre présence dans le monde. Les baisers ont joué dans les cultures, comme nous allons le voir, un rôle essentiel. Nous allons donc évoquer ces moments-là afin de nous offrir un délicieux bouquet de bourgeons rouges et jaunes, à contre-courant de  la crise mondiale qui nous attriste.

          Les baisers !

Puis-je avoir en outre l’arrogance de réaffirmer que les baisers ont été depuis toujours un puits de paix, une source de cohésion sociale, un antidote magique contre les maux sociaux ?  Car si c’était ainsi, dresser ce jardin imaginaire aura bien valu la peine.

        Les baisers !

        Nous allons nous balader pour le plaisir dans ce jardin des plantes réservé aux baisers. Aucun souci ! Ils ne sont pas étiquetés ni triés par des appellations en latin selon les espèces ou les familles. Ils en auraient perdu toute leur fraîcheur. Ils ne sont pas non plus dans des pots de pharmacie anciens, comme jadis les électuaires qui soignaient les hypocondries. 

        La seule ambition de l’auteur est que le lecteur qui a osé s’engager dans ce beau jardin ravive sa faculté admirative face à la diversité luxuriante des baisers présentés. Je suis certain qu’il ne s’en doutait pas. Qu’il se laisse déborder par la fascination et la curiosité dans la lecture de ces pages où sont racontées les péripéties du baiser, cet grand inconnu ! Qu’il se penche sur la forge de l’Evolution pour saisir l’immensité de temps qu’il aura fallu à la nature pour forger les baisers savoureux !

&

 

LES BAISERS !

Des baisers de toute nature. Depuis le baiser maternel jusqu’au baiser passionné. Il y a des baisers magiques, ensorcelés, buccaux, linguaux, sexuels, amoureux. Des baisers doux et des baisers sauvages. Des baisers normaux et de baisers  bizarres, comme ceux des vampires. Des baisers pour le nouveau-né et des baisers pour le décédé. Des baisers joyeux et des baisers fébriles. Des baisers de paix pour sceller un pacte ou une réconciliation ou au contraire, des baisers de traître. Car des baisers il y en a.

        Des baisers pour l’arrivée et des baisers pour les adieux. Il y a des baisers  rituels, liturgiques, mystiques, initiatiques… Et, tout en bas de l’échelle, le baiser des politiciens.

baiser,biodiversité,biodivertsité érotiqueIl y a encore les télébaisers ou baisers du vent, que l’on souffle sur la main pour les envoyer au loin. D’autres baisers, semblants de baisers, qui se donnent  en arrondissant les lèvres en cul-de-poule.  baiser,biodiversité,biodivertsité érotique

 

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         Et encore des baisers posés non seulement sur les lèvres, mais aussi sur les mains, les bras, les épaules, la nuque, le visage, l’oreille, le sein, le dos, les jambes, les chevilles, les cuisses, les mollets, les cheveux...

         Je n’ai pas fini. Il y a encore des tas d’objets que l’on embrasse : un vêtement, un objet appartenant à l'être aimé, une statue, une image, une photo, un drapeau, le sol, l’anneau du roi ou de l’évêque… Que sais-je encore ? Ces baisers-là sont faits  pour symboliser amour, respect, obéissance, soumission.

          Selon Georges Brassens, le baiser se nichait naguère sur les bancs publics des jardins et des parcs, surtout. L’image d'Épinal représentait deux amoureux assis sur un banc, à l’ombre d’un arbre, quelques pigeons roucoulant à leurs pieds. Les passants offusqués les toisaient en ronchonnant. Mais eux, ils se bécotaient, se baisotaient, s'accolaient, s'enlaçaient, s'étreignaient, se bisaient, se galochaient, se lichaient, se bichonnaient jusqu’à plus soif. Ouf ! Et ils se foutaient pas mal des regards obliques.

     C’est dommage que ces amoureux n’ont laissé que très peu de témoignages, comme celui par exemple de l’Américaine Diane Ackerman.  Prêtez attention à ce qu’elle dit et comme elle le dit :

« Nous embrassions pendant des heures sur le siège avant tout déglingué d’une Chevrolet d’emprunt qui, lors qu’elle roulait, faisait un boucan de vaisselle cassée. Nous embrassions avec une imagination forcenée, accrochées à nos petits amis, à l’arrière de leurs motos dont les trépidations nous mettaient les fesses en compote. Nous embrassions à perdre haleine derrière l’enclos des tortues de mer, dans le parc ou bien dans la roseraie locale ou au zoo. Nous embrassions délicatement, sirotant et picorant les lèvres tour à tour. Nous embrassions passionnément, et nos langues étaient comme des tisonniers brûlants. Nous embrassions en dehors du temps, car nous partagions notre désir avec les amants de toutes les époques. Nous embrassions follement, presque douloureusement, avec une férocité qui nous ravissait l’âme. Nous embrassions avec recherche comme si, par nos lèvres, on avait inventé le baiser. » 

      Un petit bec volé sous une porte cochère, une pelle, un patin roulé au coin d’une rue, emballé, ou un baiser déposé ici, là ou ailleurs, et un autre encore, pour la route…

     Le baiser, nous le voyons, est omniprésent et ne se cache plus : il est partout, dans les grandes villes comme dans les petites. Il ne s’échange plus seulement en catimini dans les jardins publics ou à la dérobée dans les salles de cinéma, mais le voilà qui se montre au grand jour : on s’embrasse dans une voiture en marche, à l'arrière d’une moto, dans les couloirs de la fac, derrière une roseraie, dans une salle de concert, sur les trottoirs, dans les allées, à la télé, dans les ascenseurs, au détour d’un chemin.

      Et ce n’est pas tout. Dans notre jardin des baisers, on cultive aussi les baisers exotiques comme ceux des Mongols, des Lapons, mais aussi des Inuits, des Maoris, des Polynésiens, pour qui embrasser se fait en se frottant nez contre nez.

   Pour ces populations, embrasser signifie flairer. Ils considèrent d’ailleurs notre façon d’embrasser une horreur. Eux frottent leurs nez ou se flairent pour se saluer et s’aimer. Comme si en mettant leurs nez à proximité, ils se transmettaient un sentiment de tendresse, voire de vie.

Les Romains pensaient que le dernier baiser donné à un moribond restait empreint dans son âme et lui insufflait des forces pour parcourir le reste du chemin qui le conduisait au néant. Serait-ce une croyance d'un autre âge ? Pas du tout ! Une réminiscence de cette imprégnation semble persister lorsque certaines jeunes filles pressent leurs lèvres maquillées de rouge sur les enveloppes contenant une lettre d’amour.

 

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Disons aussi que le baiser n’est pas une particularité exclusive de l’homme et de quelques animaux (bonobos, chimpanzés, orangs-outans et dauphins) comme il est affirmé actuellement.  Le baiser en fait se donne chez l’ensemble de la faune, surtout chez les mammifères et animaux à sang chaud qui se flairent et s’enlacent à leur façon n’ayant pas de bras.

      Les experts en la matière mentionnent aussi de curieux baisers, comme le baiser à la pincette, joliment appelé aussi le baiser en godinette, qui se fait en pinçant doucement les joues avec les doigts, afin de pouvoir appliquer plus rondement et plus amoureusement le baiser sur la bouche ;  le baiser à la religieuse, à travers les barreaux du dossier de chaise ;  le baiser de nourrice, en mettant en jeu les deux seins ; le baiser papillon, en  battant des cils sur la peau ; le baiser bigorneau, avec la langue dans l’oreille ; le baiser berlingot sur le gland ; le baiser à la dragonne, brutal baiser du viol. Il y a vraiment de quoi faire…

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 Et que dire des milliers de baisers cybernétiques pris comme des mouches dans la toile d’araignée mondiale ? Ce sont des baisers rachitiques, sans passé, sans histoire, dévalués. Un sous-produit light de l’érotisme dans un univers de consommation. C’est comme si en se multipliant les baisers avaient perdu une partie de leur sève, et étaient devenus maigrichons. C’est parce que, j’en suis sûr, nous ne savons pas pourquoi nous nous embrassons et nous ne voulons pas non plus réfléchir sur la question. Si cela est vrai, c’est encore plus déprimant que si nous ne savions pas embrasser.

        Les baisers n’ont pas eu presque jamais la curiosité des savants. Ils ont été délaissé poussiéreux dans les étagères des bibelots sentimentaux quelque peu enfantins hérités de la jeunesse. Le peu des choses que nous en savons, c’est par le truchement des poètes et de romanciers qui les interprètent imaginairement. Les témoignages directs sont très maigres.

        Plus récemment, les psychanalystes, les Freud, les Ferenczi et leurs disciples, dans leur obsession biblique et messianique de la sexualité, ont proféré des révélations sur le baiser qui font sourire. Elles ont acquis un sens de certitude contraignante et sont propagées avec un grand sérieux par quelques philosophes actuels. Disons néanmoins que la psychanalyse a peu de choses à voir avec la philosophie et la science, sauf quand celles-ci deviennent une matière molle et pâteuse, facilement malléable.

        Allons donc peu à peu… Nous allons mettre les choses au point. Le baiser, je le répète, n'est pas si anodin qu’il paraît. S'agissant de l’un des actes les plus anciens de l’homme, il est empreint de très fortes connotations, affectives et érotiques, bien sûr, mais aussi sociales, culturelles et biologiques qui ne polluent pas ni produisent des déchets, même si on en consomme beaucoup.

 (à suivre)

 

 



 

 

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